Le mal jaune

IndochineSoudainement, à peine étiez-vous rentré au pays qu'il s'emparait de vous. Cette espèce de nostalgie tragique comme on disait. Le mal jaune; c'est ainsi qu'on le nommait faute d'un terme approprié, s'emparait littéralement de votre âme.
Le mal jaune était une subtile folie, une effroyable mélancolie qui vous plongeait dans une étrange torpeur. Une nostalgie d'une langueur insoutenable. Un attachement que vous n'aviez jusqu'alors jamais soupçonné pour ce pays tout aussi mystérieux que ses étranges habitants et leurs curieuses manières de vivre.
Il y avait le dialecte chantant de ces femmes à la peau brune et délicate dont on tombait si facilement amoureux. L'infinie variété de la couleur verte des rizières. Le parfum des collines aux sommets plongés dans les brumes effilochées du matin, la mousson gluante qui vous collait les vêtements à la peau jusqu'au soir. Et puis, il y avait les rires aigus des enfants jouant dans la rue, le roulement lointain de l'orage, la pluie battante, les pipes d'opium, la chaleur écrasante. Oui, tout cela vous manquait affreusement.

Le mal jaune était ressenti semblable à un envoutêment exotique, puissant. Une sensation érotique qui vous tenaillait l'âme. Alors, quoi qu'il advienne, vous deviez retourner là-bas, en Indochine. Malgré ce climat éprouvant, la jungle, les sangsues, les serpents et cet ennemi insaisissable qu'était le Viet-minh et qui ne manquerait pas de vous rappeler que la mort vous guette à chacun de vos pas. Que peut-être cette fois, vous n'en reviendrez pas. Mais c'était plus fort que vous, vous deviez repartir.

(Le mal jaune, Hervé Burillier, extrait. A paraître).